Madame Tilleul

Publié le par Marmotte

Madame Tilleul

La première fois que je rencontre madame Tilleul c’est un peu dans l’urgence. Elle vient de rentrer de l’hôpital le matin même et je dois intervenir pour lui préparer le repas du midi. Sur place, je retrouve une de mes responsables venue évaluer ses besoins et voir comment il est possible d’aménager au mieux son intérieur. Par exemple, la chambre est à l’étage et il semble bien dangereux pour madame Tilleul de monter et descendre des escaliers.

 

Je salue donc ma responsable en arrivant, puis aperçois madame que je m’empresse de saluer à son tour. C’est une petite femme un peu ronde, qui a l’air totalement perdue et n’a pas l’air de tout comprendre. Ma responsable m’explique brièvement la situation : Madame Tilleul sort donc de l’hôpital ; Elle était en psychiatrie. Elle est complètement désorientée et très angoissée.

 

Une fois seule avec madame, j’essaye de la rassurer en lui expliquant ce que je viens faire afin qu’elle ne s’inquiète pas. Je m’occupe de lui préparer le repas. Je dois donc me débrouiller seule pour trouver tout ce qu’il faut puisque, non seulement elle n’est pas en état de me répondre mais je comprends vite que lui poser une question pourrait encore plus la déstabiliser.

Elle a déjà l’air si perdue chez elle ! Elle ne parle presque pas et me regarde avec ses yeux remplis d’incompréhension.

 

Je fais cette intervention tant bien que mal, en faisant ce que je peux. Une heure plus tard, je la quitte, et repars vers un autre trésor…

 

C’est plusieurs mois plus tard que madame Tilleul va réapparaitre sur mon planning mais je me souviens très bien d’elle. Ce sera pour un weekend, avant que je n’ai madame Tournesol sur cette même tournée. Il me faudra faire les trois passages sur les deux jours. Le matin pour une douche, l'habillage et le petit déjeuner. Le midi pour le repas et le soir également le repas, la mise en chemise de nuit, le petite toilette et la protection.

 

J’arrive le samedi matin à 8h précises. J’ouvre la porte doucement et dis d’emblée :

 

- Bonjour madame Tilleul, je suis l’intervenante de l’aquarelle.

 

En effet, de son lit, elle ne peut pas me voir et comme nous avons les clés, je me suis toujours dis que ça peut faire bizarre d’entendre quelqu’un entrer chez soi alors que l’on est encore plus ou moins endormi. D’ailleurs, je l’entends un peu paniquée qui dit : 

 

- C’est qui ??? C’est qui ???

 

Je répète alors plus fort et je me dépêche d’arriver vers elle pour limiter son inquiétude. Arrivée à sa hauteur, je me présente de nouveau :

 

- Madame Tilleul, bonjour, je suis marmotte de l’Aquarelle. C’est moi qui vais venir tout le week-end pour m’occuper de vous. Tout va bien.

 

Elle semble à peine comprendre… je répète une nouvelle fois. Je lui explique que ce matin, je vais lui prendre la douche, l’habiller et lui faire son petit déjeuner.

 

Commence alors un long périple : La faire sortir du lit, l’emmener aux toilettes puis dans la douche. Depuis la première fois que je l’ai vue, je ne peux pas dire que je la trouve franchement mieux ! Toujours très angoissée et, bien entendu, elle ne se rappelle pas de moi. Je suis donc un visage inconnu qui l’inquiète un peu. Je dois encore me débrouiller seule car elle n’est toujours en mesure de m’aider. J’arrive néanmoins à me dépatouiller avec madame Tilleul, un peu ronde, et le carré de douche tout petit. Je la couvre avec une grande serviette de toilette et lui dis qu’à présent, la douche est finie. Elle va pouvoir sortir. Je lui tiens le bras pour l’accompagner, la rassurer et prévenir une éventuelle chute. C’est à ce moment que madame, bloquée devant la marche du carré de douche, la tête baissée, commence à bégayer et à paniquer :

 

- Mais… Mais... co-co comment on fait ? 

- Comment on fait quoi madame Tilleul ?

- Co-co comment on fait pou-pour sorrrrrtir de-de la douche ?

 

Il est à peine 8h15 et... Comment vous dire que je n’avais pas anticipé cette question !!! Comment ça "comment on sort de la douche ???". J’ai envie de dire "un pied après l’autre !"...

Bon, la surprise passée, je me concentre pour essayer de lui donner la meilleure réponse, et surtout la plus simple pour elle. Je lui explique donc en touchant l’arrière de son genoux droit que cette jambe doit d’abord passer… J’arrive à la faire sortir du carré de douche un peu exigu pour la sécher et l’emmener s’habiller. Je l’accompagne vers son lit en lui expliquant que l’on va s’habiller, puis lui demande de s’assoir sur le bord du lit. Et là, la deuxième question à mille dollars :

 

- Co-comment on fait pour s’assoir ???

 

A ce moment là, je réalise l’ampleur de la tâche qui m’attends tout le weekend. Je suis face à mon premier cas de démence, cette pauvre madame Tilleul plus perdue que jamais dans cet espace, dans ce corps, ne sachant plus sortir de la douche, ni même s’assoir sur le bord du lit…

A nouveau je vais la guider, touchant la partie du corps que je souhaite qu’elle bouge. Une heure c’est bien court pour ce genre d’intervention mais je dois faire avec, sans oublier de remplir le cahier de liaison.

 

Avant de la quitter, je l’installe dans son fauteuil devant la télévision. Elle me répète plusieurs fois que ce soir, elle regardera la 2 car elle veut voir un film en particulier. Chaque fois, je feins qu’elle me le dit pour la première fois... Puis je lui explique que je reviendrai vers midi pour lui préparer son repas. Elle me demande ce qu’elle mangera et si il reste assez de nourriture. Je fais un rapide tour d’horizon des placards et du frigidaire et je la rassure bien vite ; Elle ne manquera pas, il y a de quoi tenir un siège !!!

 

Je reviens donc le midi et je constate que madame Tilleul fait partie de ces gens que l’on retrouve là où on les a laissé, au même endroit et presque dans la même position. A nouveau, elle me demande ce qu’elle va manger et si il y a assez de nourriture. Je lui explique que, justement, je viens pour ça et que l’on va voir ça de suite ensemble. Je lui propose en version "Les suggestions du chef" et elle va choisir ce qui lui fait le plus envie. Madame a une bouteille d’eau près d’elle et une dans le frigidaire. Elle me demandera sans cesse, pendant que je lui prépare à manger, où est sa bouteille d’eau. Sans cesse, je lui dirai "Juste à côté de vous madame Tilleul et l’autre est au frigo".

 

Puis elle me demandera à nouveau si il y aura assez de nourriture pour le repas du soir. Enfin, elle m’interrogera plusieurs fois aussi, pour savoir si c’est moi qui viendrait la prochaine fois.

Inlassablement, je vais lui répéter qu’il y a assez de nourriture pour plusieurs jours, où se trouvent les bouteilles d’eau et "Oui, C’est moi qui vais venir tout le weekend" … Il est difficile de travailler avec ce genre de pathologie particulièrement épuisante, à répéter des millions de fois, mais je reste calme et aussi douce que possible pour la rassurer.

 

A nouveau, je la laisse dans son fauteuil, devant la télévision pour l’après midi, puisque c’est là qu’elle souhaite que je l’installe avant de partir, non sans me répéter que, ce soir elle regardera la 2 car elle veut voir ce film… A nouveau je la retrouverai au même endroit le soir… Et à nouveau, quasi dès mon arrivée, on repart dans le cercle des questions !

 

- Une bouteille d’eau près du fauteuil et une dans le frigo ; Oui assez de nourriture et oui, c’est moi qui viendrais demain, Dimanche aussi… Ah ! Oui bien sûr, ce soir le film sur la 2 !!! 

 

Pauvre madame Tilleul qui tourne en boucle, qui ne sait plus faire de gestes simples… Qui me demande après chaque action :

 

- Et maintenant ? je fais quoi ? Je vais me brosser les dents ? 

 

Je dois la diriger et lui dire chaque chose, expliquer chaque action, comment, pourquoi… J’ai une pensée pour mes collègues qui s’occupent d’elle toute la semaine. Il en faut des trésors de patience !... Je ferme les volets pour la nuit, après la petite toilette et après l’avoir mise en chemise de nuit, puis je couche madame Tilleul.

 

Évidement ce n’est pas simple. Ensuite, il me faudra régler la hauteur de son lit médicalisé : Pas trop haut pour voir la télévision, pas trop bas pour voir le réveil. Ce n’est pas simple... Elle commence à s’angoisser, je le sens. La nuit sans doute. Elle bredouille, bégaye, cherche et me dit :

 

- Non je sais pas, c’est pas comme d’habitude, plus haut je crois… Euhhh non plus bas...

 

Toujours aussi perdue même dans son propre lit ! Il faudra aussi lui redire, je ne sais combien de fois, que sa bouteille d’eau est à côté du lit. J’ai l’impression que cela prend des heures, il est presque 20h, je fatigue mais ne lâche pas. Je sais que je pourrais partir l’esprit à peu près tranquille que lorsque je la sentirai "bien".

 

Le lendemain, dimanche 8h, la journée recommence avec madame Tilleul. Ses bouteilles d’eau, la quantité de nourriture… et la nouvelle boucle, c’est l’infirmière qui va passer pour lui apporter un croissant et un petit gâteau du dimanche.

 

Comme elle est très gourmande, elle l’attend comme le messie ! Je trouve ça touchant de la part de l’infirmière d’avoir ce petit geste, même si c’est madame qui paye, elle prend le temps de passer à la boulangerie et ce n’est pas rien, c’est même super important pour madame Tilleul. Le midi, en effet, le petit gâteau du dimanche est dans le frigo. Elle en mangera la moitié en dessert et l’autre moitié au gouter.

 

Et là, ce midi, étrangement, madame va me parler du passé avec une précision déconcertante.

Pourquoi elle en est arrivée à me parler de tout ça ? Je ne sais plus mais parfois j’essaye de lui poser une question sur sa fille ou sa petite fille que je vois en photo pour essayer de casser la boucle des questions et orienter son esprit et, pour le coup, ça a fonctionné. Je la vois un peu plus s’animer à travers le souvenir d’une vie qu’elle n’a plus. Alors je l’écoute, je l’imagine, jeune, boulangère du village, dans la boulangerie, celle là même où l’infirmière va chercher son gâteau du dimanche, puis mariée, sa fille, puis le décès de son mari dans un accident de voiture, ce mari qui buvait et qui justement sortait du bar, ivre comme toujours. Madame n’a plus d’hésitation. Elle allonge les phrases les unes après les autres. Sur son visage, je lis des émotions tantôt gaies, tantôt tristes mais plus cette angoisse qui l’anime habituellement.

 

Je vais être obligée, tout de même au bout d’un moment, de l’interrompre et là :

 

- Ah et maintenant, je fais quoi ?

- Vous allez vous brosser les dents madame Tilleul.

- Et après je fais quoi ?

- Brossez-vous les dents déjà. Ensuite je vous installerai dans votre fauteuil…

 

Le fil des souvenirs a été rompu. Retour dans le présent et c’est reparti pour la valse des questions en boucle.

 

Dimanche soir c’est ma dernière intervention chez madame Tilleul. Je suis fatiguée mais ça me fait plaisir de la voir. C’est pénible mais elle est attachante malgré elle... Elle me pose toujours les mêmes questions évidement, sauf que non : Ce n’est pas moi qui viendrai demain. Le week-end est terminé. Madame est dans son lit, quand je lui redis et elle me regarde avec ses petits yeux. Puis contre toute attente, elle me dit :

 

- C’est dommage, vous êtes gentille, je vous aime bien…

 

Aussi inattendue que touchante, cette phrase vient évidement raisonner contre mon fichu cœur de marmotte, tout mou à la guimauve !!! Je lui dis que, moi aussi je l’aime bien et que je reviendrai peut être une prochaine fois, avec grand plaisir. J’étais prête au départ mais je repose mon foutu gros sac et vient lui faire une bise en lui disant bonsoir avant de lui souhaiter une belle nuit.

 

Après ça, je n’ai revu madame Tilleul qu’une seule fois. C’était un dimanche soir. J’étais la troisième intervenante du weekend. La dernière des six passages. Impossible pour elle de me reconnaitre bien entendu mais surtout complètement angoissée et paniquée face à cet ultime visage inconnu en l’espace de deux jours.

 

Je l’ai retrouvé immobile, au milieu du salon, tête baissée, en se balançant d’avant en arrière, me demandant qui j’étais ! J’ai mis un bon quart d’heure à essayer de la rassurer, de lui parler, lui dire que j’étais déjà venue… Madame était en panique totale. Ça m’a fait vraiment mal au cœur de la voir ainsi.

 

Le passage de l’infirmière du soir va me sauver. Elle, elle la connait bien depuis longtemps. Elle passe presque tous les jours alors elle réussit à l’apaiser. C’est le dernier souvenir que j’ai d’elle.

 

Depuis, j’ai su que son état se dégradait encore et encore et que le passage de toutes les intervenantes différentes de l’Aquarelle n’arrangeaient rien.

 

Depuis, madame Tilleul a été placée.

Publié dans Mon jardin

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