Dans la tête de Madame Bégonia

Publié le par Marmotte

Dans la tête de Mme Bégonia, il y a ?

Dans la tête de Mme Bégonia, il y a ?

Nous sommes au mois de décembre, mes lundis et vendredis toujours ponctués par mes passages chez les Bégonias.

Les mêmes gestes, les mêmes sourires et le même plaisir de nous voir. Nous nous connaissons de mieux en mieux, Monsieur ne se lasse pas de me taquiner mais quelque chose change dans le comportement de Mme Bégonia.

Elle semble agitée. Elle me dit souvent qu’elle a froid et je remarque qu’elle tremble beaucoup moins… Monsieur m’explique qui lui manque un médicament et que, du coup, elle n’est pas bien ; Que leur médecin généraliste ne peut pas les lui prescrire ; Qu'il lui faut une ordonnance faite par un psy.

Je ne pose pas de questions indélicates à ce sujet, quand bien même cette histoire de psy m'intrigue !

La fois suivante, je la trouve encore plus étrange. Elle communique de moins avec moi et semble s’éloigner... Comme il n’est pas aisé d’avoir un rendez vous chez un psy très rapidement, elle doit patienter quinze jours et son comportement ne cesse de changer.

Elle n’est plus avec moi lorsque je m’occupe d’elle. Elle grelotte sans cesse. Je vais alors lui proposer de lui sécher les cheveux pour éviter qu’elle n’ait encore plus froid. Puis je devrais l’aider à s’habiller ; Chose que je n’avais jamais fait jusqu’à présent. Je la pouponne et la chouchoute encore plus mais madame s’éloigne s'éloigne toujours davantage.

Un vendredi, alors que nous avons terminé la douche, l’habillage et le séchage des cheveux, elle s’agite encore plus. Monsieur est parti faire des courses et je suis seule avec elle.

Je la vois faire le tour de la table, une fois. Puis une deuxième, puis une troisième fois… et d’un coup elle dit (sans vraiment s’adresser à moi) :

- Il arrive… Il rentre, j’entends les clés !

Sauf que moi, je n’entends pas les clés, ni les pas de Monsieur et avant que je n’ai pu dire quoi que ce soit, la voilà qui sort subitement de l’appartement !

Je me précipite derrière elle :

- Mme Bégonia ! Attendez ! Ne sortez pas, vous allez avoir froid. Il n’est pas encore là mais il ne va pas tarder ! S’il vous plait, rentrez. Nous allons l’attendre  ensemble.

Et elle rentre. Finalement elle rentre mais comme si je ne lui avais pas parlé…

Je suis de plus en plus perplexe face à cette nouvelle attitude. Je ne la reconnais pas et cela me perturbe. Je vais devoir partir bientôt, il est presque l’heure de me remettre en route vers mon prochain trésor mais je n’arrive pas à me résoudre à la laisser seule.

J’appelle sur le portable de Monsieur. Il me dit qu’il sera là dans moins de 10 minutes et je m’empresse de lui expliquer qu’elle ne va décidément pas bien. Je raccroche et propose à Mme Bégonia de s’allonger, dans son lit, en attendant le retour de son mari.

Elle s’exécute mais, encore une fois, comme si je n’étais pas là ! Je l’aide à se coucher, je la couvre, j’essaye de poser ma main sur la sienne pour la rassurer et l’apaiser mais elle a un mouvement de recul, presque de rejet !... Je lui dit de se reposer, que je suis là, et dans le même temps, je commence à préparer mes affaires. Le tic tac infernal, lui, continue sa route sans se soucier de moi.

Je ponctue le rangement de mes affaires par des coups d’œil discrets vers la porte de sa chambre. Et là, surprise ! Je la vois tantôt le bras en l’air, tantôt la jambe. Elle gémit, se tortille et se met dans des positions pour le moins bizarres…

En l'observant par l’entrebâillement de la porte, je perçois sa souffrance, pour moi silencieuse et si bruyante pour elle. Je la comprends prisonnière de ces voix qui viennent la tourmenter et ça me bouleverse de la voir ainsi.

Monsieur arrive enfin et Je suis soulagée ! Il me reparle des médicaments, du manque puis me dit la phrase choc :

- Là c’est reparti. Il soupire. On ne peut rien faire, c’est les voix qui sont dans sa tête…

Les voix dans sa tête ? Mais quelles voix ???  Qui est dans la tête de Mme Bégonia ? Qu’entend t-elle ???... Le rendez-vous avec le psy et cette fameuse ordonnance… Je commence à comprendre.

Je comprends aussi que la soit-disant pathologie d’un Parkinson n’est pas du tout le cœur du problème ! Ses tremblements d’ampleur absolument démesurée sont finalement dû aux médicaments et c'est visiblement un mal dont elle souffre depuis longtemps. Il parait qu’une fois, Monsieur l’a même retrouvée au bord du canal !

Je suis sur le point de partir, un peu chamboulée, et demande à Monsieur de me tenir au courant, ce qu’il fera dès la fin de matinée : Madame étant en crise, il a du faire appel aux pompiers qui l’ont transporté à l’hôpital… en psychiatrie.

Elle est restée hospitalisée près de cinq semaines, ce qui n’est pas rien ; Mais j'ai surtout aussi appris que ce n’était pas son premier séjour dans ce service.

Pendant ce temps, je reste en relation avec Monsieur qui me tient au courant de son état qui s’améliore, jusqu’au jour de sa sortie. Pour lui c’est dur aussi. Il s’ennuie, elle lui manque, il tourne en rond, il a hâte de la retrouver à la maison.

Un bon mois plus tard, je reviens chez les Bégonias, heureuse de retrouver Madame. Elle a tellement changé ! Les gestes ne sont plus les mêmes. Je dois tout recommencer, reprendre toutes les habitudes et rituels de la douche. Par exemple, je lui faisais mettre la tête en arrière pour rincer ses cheveux, à présent elle la met en avant . Je dois tout reconstruire, la relation, la confiance et, à nouveau, la faire sourire.

Une période étrange durant laquelle j’ai la sensation de re tricoter un pull qui aurait été détricoté. Je reprends les bases en prenant bien soin d’aller à son rythme, de ne pas la bousculer dans son nouveau chemin de reconstruction.

Cela va prendre plusieurs semaines, puis à nouveau elle reviendra. Elle redeviendra elle même, enfin, du moins celle que j’ai connue. A nouveau elle me sourira ; A nouveau nous retrouverons les mêmes gestes.

Je ne suis jamais revenue sur cet épisode avec eux. Je n’en ai pas su davantage sur la pathologie qui habite Mme Bégonia. Je m’efforce simplement de reprendre les choses là où nous les avions laissées, et surtout, je me tourne vers le présent et le futur. Ce qui compte, c’est qu’elle aille bien, que monsieur aille bien aussi, qu’ils rient, qu’ils soient heureux, qu'elle ne tremble quasiment plus depuis cet épisode et que je prenne soin d’eux. Le reste n’a pas d’importance.

Dans la tête de madame Bégonia il y a… ?

Publié dans Mon jardin

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